La cécité botanique se définit par cette difficulté que nous avons à remarquer les végétaux qui nous entourent, à les reconnaître et à comprendre leur importance dans nos vies.
Selon plusieurs chercheurs, cette cécité serait liée, entre autres, à l’urbanisation croissante, à notre éloignement du monde naturel, à la place dominante accordée aux animaux dans notre culture, mais aussi à notre tendance à porter davantage attention à ce qui bouge, fait du bruit ou nous ressemble.
En tant qu’écrivaine publiant aussi pour la jeunesse, ce qui m’a particulièrement frappée en lisant un article sur le sujet publié dans The Conversation, c’est justement la place accordée aux plantes dans l’imaginaire des enfants.
Dans la littérature jeunesse, les films et les dessins animés, les animaux deviennent des personnages, des héros, des figures émotionnelles fortes. Ils parlent, ressentent, souffrent, aiment. Nous nous attachons à eux.
Les plantes, elles, restent souvent à l’arrière-plan dans les récits destinés aux enfants. Même lorsqu’une forêt occupe une place centrale dans une histoire, l’enfant retiendra souvent les animaux avant les arbres eux-mêmes. Et ce n’est pas anodin.
Après avoir lu sur le sujet, j’ai d’ailleurs fait un petit test chez moi, en parcourant quelques albums jeunesse de ma bibliothèque. Le constat était frappant. Même dans les albums où les arbres et les plantes occupaient une place importante, le végétal servait surtout à transmettre un message écologique ou à soutenir des émotions humaines. Comme si les plantes, à elles seules, ne pouvaient pas vraiment porter une histoire ou susciter un attachement profond.
Nous protégeons plus facilement ce qui nous touche affectivement, ce que nous reconnaissons ou ce que nous savons nommer. Lorsque les plantes deviennent invisibles dans notre imaginaire collectif, elles risquent aussi de le devenir moralement et politiquement. Comment prendre soin de ce dont nous ignorons l’existence ?
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les animaux et les végétaux, comme s’il fallait aimer moins les uns pour voir davantage les autres. Le problème réside plutôt dans le déséquilibre de notre attention. Nous anthropomorphisons énormément les animaux, tandis que les plantes demeurent silencieuses dans notre culture, alors qu’elles rendent pourtant possible presque toute forme de vie.
Les plantes nourrissent, filtrent l’eau, protègent les sols, rafraîchissent les villes, captent du carbone et soutiennent les écosystèmes dont nous dépendons. Mais elles nous ramènent aussi à autre temporalité. Elles bougent peu. Elles ne crient pas. Elles ne fuient pas. Elles demandent une attention soutenue, dans une époque qui valorise surtout l’immédiat, le mouvement et la stimulation constante.
Observer un arbre, en connaître la variété en prêtant attention à ses feuilles, reconnaître différentes plantes et différents champignons, attendre qu’une fleur apparaisse, par exemple, tout cela exige de la patience, mais aussi une attention à ce qui ne cherche pas à capter notre regard.
Peut-être qu’apprendre à mieux voir les plantes, ce n’est pas seulement développer des connaissances en botanique. C’est aussi réapprendre à habiter notre monde autrement.

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