Le chemin d’une lectrice
Chaque fois que je fais le ménage de mes bibliothèques, je mesure le chemin que j’ai parcouru en tant que lectrice. Mon doux, que j’en ai mis du temps avant d’en arriver à choisir un livre avec assurance ! Parce qu’il fut un temps où je faisais peu confiance à mes goûts littéraires. Je redoutais plus que tout d’être jugée pour mes choix de lecture. Je craignais de passer pour une ignare en admirant un roman jugé banal par les critiques. Il ne m’était pas si aisé d’admettre que je n’avais pas aimé une œuvre saluée par la majorité, ou qu’un ennui mortel m’avait gagnée à la lecture d’un classique réputé. Avouer, en plus, que je n’y avais rien compris était évidemment impensable !
Les premières lectures
Jeune, je ne me souciais pas du regard des autres posé sur mes choix de lecture. La bibliothèque de l’école était peu garnie et je venais vite à bout des romans de mon âge. Alors, je me tournais vers tout ce qui me tombait sous la main en dehors de l’école : journaux, encyclopédies, et les magazines de ma mère – L’Actualité ou son Reader’s Digest. Mais déjà, j’avais des goûts bien définis : les mystères et le fantastique.
Les débuts de lectrice adulte
Quand j’ai commencé à travailler, j’achetais au moins quatre à cinq romans par mois, ce qui grevait une grosse part de mon budget à l’époque ! Je me raccrochais aux valeurs sûres, aux titres reconnus, à ceux qui faisaient bonne figure sur une table de chevet ou dans une bibliothèque. Je choisissais mes lectures en fonction de listes, d’avis éclairés, de prix littéraires et, bien entendu, des conseils des libraires !
Le malaise face à la critique
Mon malaise vis-à-vis de mes lectures s’est installé peu à peu, je crois. Avec le recul, je pense que cela venait du fait que je me sentais peu outillée pour évaluer la qualité d’un texte. Pourquoi la critique estimait-elle que tel livre méritait un prix et que tel autre resterait ignoré ? Je vivais comme une sorte de manque, un creux existentiel, si je puis dire. C’était sans doute un appel à poursuivre mes études dans cette direction, je ne sais pas.
Apprendre à se faire confiance
Il m’a fallu du temps, et plusieurs expériences de lecture, pour comprendre qu’on peut reconnaître les qualités d’un livre sans qu’il nous touche. Qu’on peut aimer un récit ignoré par les critiques, s’il vient frapper juste. Et que ce n’est pas une faute de préférer un roman de bord de mer à un monument de la Pléiade. L’inverse est aussi vrai.
Lire n’est pas une performance. C’est un dialogue intime, sans cesse renouvelé, au rythme des étapes de vie que l’on franchit et de nos expériences. Ce n’est pas le prestige d’un nom sur une couverture qui crée la magie, mais l’écho qu’un texte trouve en moi. C’est plutôt cette page que je relis parce qu’elle m’a fait frissonner. C’est cette phrase qui me revient, des jours plus tard, sans prévenir. C’est ce que le livre me fait découvrir de moi, et du monde.
Lire : un apprentissage
Cette époque est bien lointaine, maintenant. Mais quelque chose me dit que je ne suis pas la seule à avoir vécu ces doutes vis-à-vis mon rapport au livre. Saviez-vous que la lecture n’a rien d’inné ? Qu’aucune région précise du cerveau n’est naturellement dédiée à cette tâche ? Le tout jeune lecteur doit apprendre à déchiffrer et à relier des signes à des sons, puis à des idées. Cela demande de la patience, de la pratique, et j’oserais même avancer un certain courage. On devient un bon lecteur en lisant, tout simplement. Et on lit mieux, ou autrement, quand on écrit aussi. Pour la majorité des lecteurs, il n’est nul besoin de maîtriser tous les codes de la littérature pour apprécier un livre. Ce qui compte, c’est ce qui résonne en nous.
Lire aujourd’hui
Aujourd’hui, bien sûr, je ne me soucie plus de ce que les autres peuvent penser de mes goûts littéraires – si jamais ils en pensent quelque chose, ah ah ! Je choisis mes livres comme je choisis les personnes qui m’entourent : parce qu’ils m’attirent, m’intriguent ou me touchent d’une manière que je ne saurais tout à fait expliquer. Je sais désormais que même une lecture décevante peut me conduire vers celle qui me transformera. Et qu’un livre qui ne m’interpelle pas aujourd’hui pourrait bien me bouleverser demain. C’est le cas avec l’œuvre d’Amélie Nothomb, que j’ai longtemps ignorée, mais dont je me gave aujourd’hui. Je ne peux d’ailleurs que constater tout ce que j’ai manqué en ne l’ayant pas fréquentée pendant toutes ces années.

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