Sophie-Luce Morin

Écrivaine

La mère parfaite

8 Juin 2025 | Réflexion

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« Existe-t-il une seule mère au monde qui ne pense pas avoir fait quelque chose de mal à son enfant, qui n’a pas besoin de par­don ? » (Vigdis Hjorth, “Mère est-elle morte”)

Cette phrase m’a hap­pée, parce qu’elle touche à quelque chose d’essentiel, mais rarement nom­mé : la com­plex­ité du lien entre une mère et son enfant. Un lien tis­sé d’amour, bien sûr, mais aus­si de zones d’ombre, de silences et d’incompréhensions. Il est tra­ver­sé de gestes mal inter­prétés, de mots qui n’ont pas été enten­dus comme on l’espérait ou d’intentions sincères qui, par­fois, ont blessé mal­gré elles.

Je repense aux gestes que j’ai moi-même posés, con­va­in­cue de bien faire. Aux paroles que j’ai pronon­cées, qui se voulaient ras­sur­antes, mais qui ont heurté. Aux moments où j’étais là, sans vrai­ment l’être, fatiguée ou absorbée par le tra­vail ou les comptes à pay­er.

Je repense aux douleurs héritées de mes par­ents, eux-mêmes mar­qués par celles qu’ils ont reçues. À ces blessures qui m’ont par­fois ren­due plus vul­nérable. Aux colères que je n’ai pas su nom­mer au bon moment. Aux péri­odes plus som­bres de ma vie, qui ont embrouil­lé mon esprit. Parce qu’être mère, c’est aus­si man­quer. Et par­fois, s’égarer.

On oublie trop sou­vent qu’une mère a d’abord été une petite fille. Elle aus­si a été blessée, incom­prise et, par­fois, mal aimée. Et qu’en devenant femme, elle a dû com­pos­er avec bien plus que ses blessures per­son­nelles.

Une femme vit dans un monde où le sex­isme demeure la norme, où son salaire reste encore trop sou­vent inférieur. Nom­bre d’entre elles ont dû affron­ter des vio­lences con­ju­gales ou sex­uelles. Com­bi­en ont vu leur parole mise en doute ? Com­bi­en ont été som­mées de se taire, de sourire, de se con­former et de se sac­ri­fi­er pour les autres ?

Ces injus­tices mar­quent une vie. Et quand les blessures qu’elles occa­sion­nent ne sont pas guéries, elles se trans­met­tent, à notre insu, comme une douleur non dite ou un cri retenu. Il y a aus­si toutes ces autres blessures, celles dont on ne guérit jamais : tout au plus, on apprend à les porter autrement, pour qu’elles ne pren­nent pas toute la place.

On attend des mères qu’elles soient par­faites : patientes, infail­li­bles, à l’écoute et tou­jours justes. Comme si l’amour mater­nel suff­i­sait à tout prévenir et à tout répar­er. Mais une mère reste une humaine.

Je ne con­nais aucune mère qui ait osé pré­ten­dre n’avoir jamais blessé son enfant, que ce soit par mal­adresse ou par impuis­sance. Aucune qui ne porte pas en elle un doute, une peine ou un remords, pour une rai­son ou pour une autre. Pas une seule qui ne se soit, un jour, demandé si elle avait su faire ce qu’il fal­lait et au bon moment. Mais faut-il pour autant trans­former ces doutes en fautes à expi­er ? Exiger d’elle un aveu ou atten­dre un par­don ?

Une mère accom­plit sa tâche sans mode d’emploi. Elle donne sans rien deman­der en retour, avance dans le brouil­lard, guidée non par des con­vic­tions, mais par un amour certes impar­fait, mais sincère. Il ne s’agit pas d’absoudre, il ne s’ag­it pas de juger, mais de recon­naître la part d’ombre de ce rôle qu’on idéalise à l’excès. Et peut-être, enfin, de cess­er d’exiger des mères ce que per­son­ne ne peut offrir : la per­fec­tion.

Recon­naître cela per­met d’ouvrir un espace où les blessures peu­vent enfin être nom­mées sans con­damn­er. Un espace qui libère de ce qui aurait pu être, et rend pos­si­ble ce qui peut encore advenir. C’est ain­si que les liens peu­vent se répar­er, sans attentes irréal­istes et sans cul­pa­bil­ité écras­ante. Sait-on jamais, peut-être qu’un jour, nos filles, et les filles de leurs filles, devien­dront mères sans hérit­er du poids porté par celles qui les ont précédées.

C’est un peu ce que racon­te d’ailleurs “Mère est-elle morte”.

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