« Existe-t-il une seule mère au monde qui ne pense pas avoir fait quelque chose de mal à son enfant, qui n’a pas besoin de pardon ? » (Vigdis Hjorth, “Mère est-elle morte”)
Cette phrase m’a happée, parce qu’elle touche à quelque chose d’essentiel, mais rarement nommé : la complexité du lien entre une mère et son enfant. Un lien tissé d’amour, bien sûr, mais aussi de zones d’ombre, de silences et d’incompréhensions. Il est traversé de gestes mal interprétés, de mots qui n’ont pas été entendus comme on l’espérait ou d’intentions sincères qui, parfois, ont blessé malgré elles.
Je repense aux gestes que j’ai moi-même posés, convaincue de bien faire. Aux paroles que j’ai prononcées, qui se voulaient rassurantes, mais qui ont heurté. Aux moments où j’étais là, sans vraiment l’être, fatiguée ou absorbée par le travail ou les comptes à payer.
Je repense aux douleurs héritées de mes parents, eux-mêmes marqués par celles qu’ils ont reçues. À ces blessures qui m’ont parfois rendue plus vulnérable. Aux colères que je n’ai pas su nommer au bon moment. Aux périodes plus sombres de ma vie, qui ont embrouillé mon esprit. Parce qu’être mère, c’est aussi manquer. Et parfois, s’égarer.
On oublie trop souvent qu’une mère a d’abord été une petite fille. Elle aussi a été blessée, incomprise et, parfois, mal aimée. Et qu’en devenant femme, elle a dû composer avec bien plus que ses blessures personnelles.
Une femme vit dans un monde où le sexisme demeure la norme, où son salaire reste encore trop souvent inférieur. Nombre d’entre elles ont dû affronter des violences conjugales ou sexuelles. Combien ont vu leur parole mise en doute ? Combien ont été sommées de se taire, de sourire, de se conformer et de se sacrifier pour les autres ?
Ces injustices marquent une vie. Et quand les blessures qu’elles occasionnent ne sont pas guéries, elles se transmettent, à notre insu, comme une douleur non dite ou un cri retenu. Il y a aussi toutes ces autres blessures, celles dont on ne guérit jamais : tout au plus, on apprend à les porter autrement, pour qu’elles ne prennent pas toute la place.
On attend des mères qu’elles soient parfaites : patientes, infaillibles, à l’écoute et toujours justes. Comme si l’amour maternel suffisait à tout prévenir et à tout réparer. Mais une mère reste une humaine.
Je ne connais aucune mère qui ait osé prétendre n’avoir jamais blessé son enfant, que ce soit par maladresse ou par impuissance. Aucune qui ne porte pas en elle un doute, une peine ou un remords, pour une raison ou pour une autre. Pas une seule qui ne se soit, un jour, demandé si elle avait su faire ce qu’il fallait et au bon moment. Mais faut-il pour autant transformer ces doutes en fautes à expier ? Exiger d’elle un aveu ou attendre un pardon ?
Une mère accomplit sa tâche sans mode d’emploi. Elle donne sans rien demander en retour, avance dans le brouillard, guidée non par des convictions, mais par un amour certes imparfait, mais sincère. Il ne s’agit pas d’absoudre, il ne s’agit pas de juger, mais de reconnaître la part d’ombre de ce rôle qu’on idéalise à l’excès. Et peut-être, enfin, de cesser d’exiger des mères ce que personne ne peut offrir : la perfection.
Reconnaître cela permet d’ouvrir un espace où les blessures peuvent enfin être nommées sans condamner. Un espace qui libère de ce qui aurait pu être, et rend possible ce qui peut encore advenir. C’est ainsi que les liens peuvent se réparer, sans attentes irréalistes et sans culpabilité écrasante. Sait-on jamais, peut-être qu’un jour, nos filles, et les filles de leurs filles, deviendront mères sans hériter du poids porté par celles qui les ont précédées.
C’est un peu ce que raconte d’ailleurs “Mère est-elle morte”.

0 Comments